Productivité ou danger? : Lock-out au Journal de Montréal

Cet article a été écrit il y a un peu moins d’un mois, mais il est toujours d’actualité (malgré le silence entourant le lock-out pour le moment). D’autant plus que Jeff Jarvis, que je cite dans ce texte, a lancé une idée plutôt intéressante sur le sujet: ouvrir les portes des médias aux pigistes, étudiants et autres afin de combler les manques dans l’information en organisant toute une structure ou chacun choisirait son assignation. Si cela comporte son lot de risque (est-ce du cheap labor, du journalisme à rabais?), cela correspond bien à la crise de l’information (trop de nouvelles, pas assez d’effectif et de moyens financiers) et ce, sans avoir recours à la convergence. Qu’en pensez-vous?

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Productivité ou danger? : Lock-out au Journal de Montréal

(© Sébastien Lavallée, 2008)

(© Sébastien Lavallée, 2008)

Après la saga des chroniqueurs vedettes – qui partira et qui restera – le conflit du Journal de Montréal semble s’écarter du problème central invoqué par sa direction : sommes-nous toujours en face d’une restructuration du journalisme en fonction des nouveaux médias ou d’une simple excuse pour gagner les faveurs de l’opinion publique? Puisque l’opinion publique, elle en a besoin pour réduire les salaires d’employés qui sont certes parmis les mieux payés de l’industrie, mais aussi des syndiqués qui tenaient ces conditions de travail comme acquises. Reste à savoir si la qualité de l’information sera bel et bien la seule victime de ce conflit.

Dans son message adressé aux lecteurs du Journal de Montréal (Édition du 26 janvier 2009), Pierre Karl Péladeau fait état des nombreuses difficultés financières de différents médias importants (New York Times, USA Today, etc.) qu’il présente comme le signal d’alarme de ce qui attend le Québec dans les prochaines années. Cependant, le modèle de «nouveau journalisme» qu’il propose, intégrant encore plus la convergence des différentes branches de Quebecor Media, semble s’éloigner un peu trop de ce qu’Internet offre de particulier aux lecteurs de demain.

Convergence et Internet

Il est important de rappeler que lorsque Quebecor Media, alors propriétaire de TQS, a fait l’acquisition de TVA en 2001, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a alors inclus, dans sa décision, la nécessité de vendre TQS, mais aussi de conserver l’autonomie des différentes salles de rédaction des différents médias déjà inclus dans le groupe Quebecor Media.  Cette décision a été prise afin de « maintenir la diversité dans le marché de langue française » (Décision CRTC 2001-384). Cela élaboré dans l’idée de ne pas favoriser la concentration des médias et, par le fait même, d’harmoniser les lignes éditoriales. Puisque dans les faits, le CRTC tentait d’empêcher Quebecor Media d’utiliser ses médias pour ne servir que ceux-ci en n’offrant qu’un seul point de vue sur l’information, tout en y intégrant ces autres formes d’activités professionnelles (ce que l’on appelle la convergence).

Ce que propose M. Péladeau se résume en une salle de rédaction unique pouvant répondre, au besoin, aux demandes de toutes les plates-formes gérées par Quebecor Media. Cette demande de la direction du journal a de quoi faire sursauter, puisqu’elle concrétise cette convergence que le milieu journalistique a tenté d’éviter toutes ces années: une pratique qu’il croit généralement nuisible à la qualité de l’information.

Mis à part ce litige omniprésent dans l’espace médiatique québécois des dernières années, le problème avec cette nouvelle proposition est qu’elle ne s’applique pas à la réalité des nouveaux médias aussi bien que M. Péladeau voudrait le croire. La force des blogues – du «journalisme citoyen» – se trouve dans leur méthode systématique de référence : lorsque l’on donne son opinion sur un sujet, on en tire un lien vers le blogue d’un autre individu se positionnant sur le même sujet. La faiblesse du futur modèle du Journal de Montréal est qu’il sera uniquement autoréférentiel, il ne sortira pas des fortifications de Quebecor Media. C’est cette idée que développe le blogueur américain Jeff Jarvis, qui s’intéresse aux médias et à leur avenir, en écrivant : « Cover what you do best. Link to the rest. »

Avec ce modèle, le lecteur pourrait naviguer d’un site à l’autre, d’un média à l’autre, sans que l’on compromette la qualité de l’information. Dans un monde où les principaux intéressés recherchent la gratuité, c’est une solution intéressante. Plutôt que de repiquer à la hâte une information déjà publiée pour avoir le même contenu que son concurrent, pourquoi ne pas simplement s‘en référer à cette source? L’internaute est habitué à cette pratique, il la vit tous les jours en survolant ses blogues préférés. Un journal qui ne ferait que se citer lui-même, qne reprendre que les mêmes textes, risquerait de perdre ce dynamisme propre au monde d’Internet. De plus, la solidarité entre journalistes existe déjà, pourquoi continuer à agir en tant que concurrents purs et durs?

Rentabilité et nouvelle réalité des médias

Le point faible de cette équation demeure le financement. Sur ce point, le rappel de la partie patronale du journal est justifié. Les journaux ont de plus en plus de difficultés à rentabiliser leur travail. La majeure partie du revenu de la presse écrite étant issu des annonces, et les annonceurs se fiant au nombre de lecteurs pour justifier le prix demandé par annonce, moins il y a de lecteurs, moins il y a d’argent. Sur la toile, les annonceurs se fient maintenant au nombre de visites qu’obtient chaque page d’un média pour justifier l’efficacité d’une annonce. Les nouvelles techniques de marketing concernant ces annonces semblent se tourner, justement, vers les habitudes des lecteurs : si des lecteurs visitent une page donnée, reliée à un sujet donné, puis visitent en grande majorité une telle autre page, pourquoi ne pas afficher sa publicité sur les deux pages?

Cependant, ce transfert des annonceurs n’est pas totalement complété : des médias entièrement présents sur lnternet, comme Rue89 en France, ne sont, à ce jour, toujours pas rentables. Par contre, ils se définissent par leur rigueur journalistique et leur crédibilité, ce que les journalistes du Journal de Montréal en lock-out ont aussi avec Rue Frontenac. En cela, ils se distinguent du simple «journaliste citoyen» : ils sont fiables et offrent de l’information de qualité. C’est d’ailleurs l’argument du Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal (STIJM) au sujet du multitasking : il s’agit d’exiger de ses employés de fournir un autre média (photo, vidéo) en plus du texte de nouvelle. Dans un souci de productivité, la direction du journal croit important d’implanter cette pratique qui déchire le milieu journalistique. En fait, si certains journalistes sont enclins à faire photos et vidéos tout en fournissant un texte de nouvelle, certains y voient un danger pour la qualité de l’information. Si c’est là l’avenue que compte prendre le journalisme, il ne faudra surtout pas oublier cette confiance du lecteur en la qualité de l’information que lui offre son journal : la productivité ne devrait pas nuire à la qualité.

Le lecteur puisant à plusieurs sources son information quotidienne préfèrera probablement le média qui lui offrirait non seulement un contenu diversifié (photos, vidéos, texte, etc.), mais aussi les liens vers ce qu’il n’a pas réussi à y inclure. Si une vidéo existe déjà, réalisée par un autre média, pourquoi ne pas simplement créer le lien qui y mènera le lecteur? L’information sur Internet se dirigeant probablement vers la gratuité (ou, du moins, un coût moindre que le support papier), les habitués d’un média seront sans contredit interpellés par cette transparence journalistique, ce désir de hisser la qualité de l’information au sommet des priorités, et reviendra visiter les pages de ce média fréquemment.

Journalisme citoyen et crédibilité

Le journalisme a toujours obtenu la confiance du public parce que les journalistes vont même jusqu’à inclure dans leurs conventions collectives le droit du public à l’information, et une information de qualité. Le STIJM craint aussi, par les demandes de la direction du journal, que ce droit du public soit compromis. Même si la partie patronale n’a véritablement déposé aucune demande touchant ces clauses de la convention collective, la crainte du syndicat se fonde justement sur la perception de Quebecor Media des nouvelles réalités journalistiques. Après tout, les autres médias québécois sont aussi touchés par la crise, mais le changement de cap des habitudes journalistiques se fait conjointement entre patron et employés puisqu’ils partagent ce même souci de qualité (sans déclencher de lock-out). Ce que l’on craint, chez le STIJM, c’est que cette ouverture vers la convergence et la polyvalence des journalistes vienne compromettre l’information comme telle.

L’avenir du Journal de Montréal

Si le conflit vient à se régler, le visage journalistique québécois ne sera vraisemblablement plus le même. D’un côté, cela pourrait marquer la fin de la vie du journal et, peut-être, les véritables débuts de Rue Frontenac. Par contre, les deux parties pourraient en venir à un terrain d’entente dans les prochaines semaines (ou mois) et instaurer une vraie façon de faire du journalisme au XXIe siècle. Une chose est certaine : la proposition de Quebecor Media ne représente pas complètement une réponse à la crise actuelle. La logique de vouloir «faire plus avec moins» peut ne faire résonner qu’un souci de productivité, mais c’est aussi un danger imminent pour la qualité de l’information.  Espérons qu’ils sauront s’ajuster et que le règlement de ce conflit marquera l’entrée du Québec dans le «nouveau» journalisme!

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